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IGOR TROUBETZKOY
LE PREMIER CLIENT DE FERRARI

par | Fév 14, 2017 | Histoire

EN 2007, NOUS AVIONS RETROUVÉ À PARIS UN HOMME DISCRET À QUI ENZO FERRARI DEVAIT BEAUCOUP : IGOR TROUBETZKOY, DIT « PRINCE IGOR », AVAIT ÉTÉ SON PREMIER -ET GÉNÉREUX- CLIENT. NOUS COMMENÇÂMES À ÉCRIRE À QUATRE MAINS L’HISTOIRE DE SA VIE MAIS IL NOUS QUITTA QUELQUES MOIS PLUS TARD AVANT D’AVOIR TERMINÉ. FLASH BACK SUR LA CONVERSATION DE NOTRE DERNIÈRE RENCONTRE…

« Ma mémoire se trouble parfois. J’ai 95 ans et certains événements sont loin maintenant. Mais cette Targo Florio de 1948, je n’ai pas besoin de regarder la coupe que j’y ai gagnée pour m’en souvenir. Je me rappelle de tout comme si c’était hier. Quelle aventure. Quelle histoire… Voyez-vous, après avoir couru en Gordini en France, j’avais remarqué les premières performances des voitures construites par Enzo Ferrari. Je suis donc parti un matin, en voiture, direction Maranello, avec pour clair objectif d’en acheter une. L’aventure a commencé comme cela ».

Igor Troubetzkoy a peut-être parfois la mémoire qui flanche, mais ses mots sont choisis, son phrasé précis. Et puis il y a ces yeux. Des yeux clairs, vifs, pétillants. Des yeux qui vous regardent, vous scrutent, en quelques secondes. Un regard qui passe et repart, vous jauge en un instant, comme on le fait sur une poignée de mains. Un regard bleu clair qui a vu le monde, la détresse, le bonheur, la vie, la mort aussi.

On devrait lui donner du « Votre Altesse », ou du « Monseigneur », mais il préfère qu’on l’appelle Monsieur. Pourtant, il est prince, prince de la Maison Impériale russe. Lui n’a pas connu la révolution de 1917. La famille était partie en exil quelques années avant. La faute à un accès de franchise de son père, qui avait osé dire à Nicolas II que son régime devait s’assouplir, s’ouvrir, ou qu’il devrait faire face au pire. La Tsar apprécia modérément. La famille Troubetzkoy dut faire ses bagages. Direction les Etats Unis.

Bonne fortune faite, les Troubetzkoy reviennent s’installer en France, entre Paris, ou naît le petit Igor en 1912, et la Côte d’Azur. Mais, en quelques courtes années, la famille bascule dans la ruine. De l’argent mal placé et quelques escrocs de la diaspora de Russes blancs dilapident ce qui devait constituer la rente familiale.

 

DU BOBSLEIGH À LA FORMULE 1

 

« Mon père a été très affecté par tout cela, humilié. Il a peu à peu perdu pied. Ma mère est devenue le chef de famille. Elle s’est mise à travailler comme garde-malade. Mon frère et moi sommes très vite passés à l’âge adulte. La vie n’était pas dure. Nous la prenions comme elle venait, tirions le meilleur de ce qui passait. Le sport était mon refuge. ». A cette époque, nous sommes dans les années 20, le cyclisme est en plein essor. Il y a des courses tous les week-ends, de petites kermesses dans l’arrière pays provençal, des critériums. On y gagne un peu d’argent, les filles sont jolies pour le vainqueur, « Je me suis lancé à corps perdu dans ce sport qui m’amusait. ». Igor devient un très bon amateur, gagne bien sa vie. L’automobile qu’il voit passer sur le front de mer ou qu’il admire avec envie lors des épreuves organisées sur la Côte, commence à lui faire de l’œil. Mais il n’a pas encore les moyens de s’en offrir une. Pas même d’occasion. La guerre qui s’empare de l’Europe brise ses rêves. Il est mobilisé dans l’infanterie. Période difficile. Vient la libération avec son cortège de folies. « Face à la vie et à tout ce qu’elle présente, je n’ai jamais eu qu’une seule règle pour me déterminer : est-ce que ça m’amuse ou pas ? Si la réponse est non, je ne fais pas. Si c’est oui, je me jette à corps perdu dans l’aventure ! ».

Dans la reconstruction d’après 1945, Igor creuse son trou. Il fait habilement des affaires, sort tous les soirs, s’offre tous les plaisirs. La passion de la vitesse le rattrape. D’abord la moto, puis le bobsleigh enfin, logiquement, la voiture. La rencontre qui déclenche tout, c’est celle d’Amédée Gordini. Le jeune Igor a fait préparer sa Simca d’occasion chez ce sorcier dont on lui a indiqué l’adresse. Gordini, malin, et qui devine chez ce gaillard quelques prédispositions, lui dit un jour « Il faut que quelqu’un convoie cette monoplace à Montlhéry. Voulez-vous vous en charger ? ». A l’époque, convoyer une monoplace de Grand Prix par la route n’affole pas les foules ni ne déclenche l’ire des forces de l’ordre ! « Je n’avais évidemment jamais conduit de voiture de course. Je me suis installé dans le siège-baquet et j’ai mis le cap sur Montlhéry. A l’arrivée, le virus était pris. Mais en tournant sur le circuit, j’ai compris qu’il me manquait beaucoup… ». Gordini, aussi, a bien vu : Igor lui loue, puis lui achète, une monoplace. Les Grand Prix hors championnat lui donnent l’occasion d’apprendre le métier. Il côtoie les grands noms du sport auto qui, en marge de leur participation au championnat du monde de Formule 1, écument comme lui les innombrables épreuves nationales (Albi, Angoulême, Pau, …) dont il devient un habitué. Amateur doué, il est constamment dans les roues de Manzon, Behra, Trintignant, Sommer, Schell, Fangio,… Sur les programmes, Igor Troubetzkoy s’appelle désormais « Prince Igor ». Il joue les outsiders, se bat pour le podium. « Très vite, j’ai eu envie d’une très bonne voiture. Nous entendions tous parler de Ferrari. Gordini, qui avait un grand respect pour lui, me poussa à aller le rencontrer. Barbara Hutton (note de la Rédaction : alors l’une des femmes les plus riches des Etats-Unis), devenue mon épouse en 1947, n’avait aucune passion pour la course, mais elle m’encouragea puisque cela me faisait envie. Les moyens de courir sur une Ferrari, c’est elle qui me les offrit. Je suis donc parti pour Maranello rencontrer Enzo Ferrari. ».

 

VOUS ALLEZ M’EN PRENDRE DEUX. CELA M’ARRANGE..

 

En arrivant, Igor Troubetzkoy trouve un Enzo Ferrari dont l’entreprise peine à démarrer. Il n’a plus de trésorerie et manque de soutiens. La qualité de ses voitures le sauve. En quelques mois, ses pilotes ont adressé des signes clairs au monde de la course : il va falloir compter désormais sur la nouvelle marque. « Notre contact ne fut pas particulièrement chaleureux. Ferrari était distant. Lorsque je lui ai dit que je voulais acheter une voiture, il fut étonné. Personne ne lui avait encore fait cette proposition. Sa réponse fut surprenante : « Je ne veux pas vous vendre de voiture. Pour le moment, je les fais courir dans mon écurie, avec mes pilotes. Mais je vous propose la chose suivante : je ne vous vends pas une 166, je vous la loue, avec plusieurs carrosseries pour que vous puissiez participer aussi bien aux épreuves Sport qu’aux Grand Prix. Mais au même prix que si je vous la vendais. Et quand vous me la ramènerez, je vous rendrai votre argent. Nous pouvons d’ailleurs faire affaire pour deux voitures, cela m’arrangerait en ce moment… ». Je ne me souviens plus de la somme, mais elle était très élevée. Le marché me plaisait cependant –dans les semaines qui suivirent, d’autres pilotes vinrent lui faire la même demande. Le pacte fut scellé en quelques minutes. Je câblais à Barbara pour lui en parler et, quelques heures plus tard, les fonds étaient débloqués. J’étais propriétaire de deux Ferrari, d’une troisième en « secours » et de deux mécaniciens par voiture pour l’assistance !

Avant d’arriver à Maranello, j’avais en projet de participer au Tour de Sicile, la Targa Florio. Avec la structure que Ferrari venait de me « vendre », j’avais tout pour. Je suis entré contact avec Biondetti, autant que je m’en souvienne par l’intermédiaire de mon ami Bruno Sterzi avec lequel j’avais fondé le « Gruppo Inter », associé également du Suisse Zehender. Le 2 avril, nous étions tous aux vérifications. Le 3, nous prenions le départ. ».

 

L’HOMME EN NOIR ET LES CHIENS

 

Le plateau de la Targa Florio 1948 est très relevé. Sont alignés au départ des pilotes aussi célèbres que Taruffi, Sterzi, Maglioli, Villoresi, Marzotto, Ascari, et même le grand Nuvolari, lui aussi sur une Ferrari 166 –officielle, elle.

« Pour la course, nous avions peur de deux choses : la pluie, aussi violente qu’imprévisible, et les chiens errants qui provoquaient chaque année des accidents dans les traversées de villages. La veille du départ, lors d’un dîner entre pilotes, alors que je mettais en garde à ce sujet quelques camarades débutants dans l’épreuve, un personnage qui nous observait s’approcha soudain de moi : « Vous avez peur des chiens ? », « Oui, des chiens ! », lui répondis-je, « Ils se jettent sur les voitures, sous nos roues, on peut perdre la course sans rien voir venir ! ». Il me regarda très sérieusement : « Demain, il n’y aura pas de chien. ». Biondetti se pencha à mon oreille et me dit « Ne pense plus aux chiens… ». Cette année-là, en effet, il n’y eu aucun chien sur le parcours. Biondetti ne voulut jamais me dire qui était l’homme. ».

« La course est partie sur un rythme très élevé. Nous avions 1080 km à couvrir. Tous les 250 km environ, nous nous relayions au volant lors du ravitaillement en essence. J’avais pris le départ et très vite les conditions de course se sont avérées difficiles. Mais nous sommes constamment restés en avance sur les autres. La voiture marchait parfaitement bien. Pas un seul ennui mécanique. Enfin, jusqu’à ce que la ligne d’arrivée approche. Biondetti était au volant. Il ne restait plus que deux ou trois kilomètres à couvrir. La foule hurlait et nous encourageait. Nous devinions que nous étions toujours en avance sur les autres. Soudain, le moteur a commencé à hoqueter, puis à couper. Cela venait-il d’une des averses que nous avions essuyées ? De la mauvaise qualité de l’essence ? Impossible à savoir. La ligne d’arrivée était en vue, mais la voiture n’en voulait plus. Par miracle, nous avions assez d’élan, et nous avons terminé en roue libre. Elle n’a jamais redémarré ! Nous avons fêté cette victoire jusque tard dans la nuit…

Le 16 mai, je m’alignais au départ du Grand Prix de Monaco. Avec moins de réussite : au 54ème tour, Chiron me poussait hors de piste. Pas d’autre blessure que celle de la déception ! Dans les mois qui ont suivi, mon marché avec Enzo Ferrari m’a régulièrement permis de disposer de voitures toujours bien préparées. Mais je restais un client qui payait, et cela me gênait. Peu à peu, cela ne m’a plus amusé. Après un énorme accident à Albi le 29 août 1948, ou j’ai failli perdre la vie, ma passion s’est un peu émoussée. Et puis, je voyais beaucoup d’amis disparaître en course. Je n’avais pas peur de la mort, mais je voulais vivre. Début 1949, j’ai laissé l’écurie. Je me suis posé ma question habituelle : Est-ce que cela m’amuse ? Non, cela ne m’amusait plus. J’ai arrêté instantanément. ».